Décryptage: Une résidence sociale et Futé

Fermé en 2016, l’ancien centre d’information routière, le CNIR de Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) se reconvertit en résidence sociale et ruse pour garder son look d’antan. Bison Futé rehausse sa structure de béton d’une jumelle modules bois, plus légère et plus sobre. 169 travailleurs migrants quitteront un foyer insalubre pour des logements tout équipés et individuels. Ouverture fin 2026. Un décryptage à retrouver dans le numéro 175 5 façades. Par Josée Blanc-Lapierre

Une ellipse de béton massif surmontée d’une demi-couronne, le bâtiment intrigue. Cette morphologie particulière épouse la forme en amende de l’immense salle des machines où se jouait le sort des départs en vacances : « Les murs couverts d’écrans géants et la fébrilité des prévisionnistes de la route, il y avait du James Bond dans tout ça ! » ironise Patrick Rubin, architecte Canal Architecture. En 2021, il répond au concours lancé par le bailleur social Batigère Habitats Solidaires pour réhabiliter le CNIR : « Ce bâtiment peut contenir 150 places, il faut faire en sorte de doubler sa capacité ». Le bailleur suggère de construire le complément à côté. Pour Patrick Rubin, pas question. Quitte à être hors sujet et perdre la consultation, il propose de surélever le bâtiment, sans dénaturer l’image de l’architecture d’origine : « Notre idée était de faire comme si ce n’était pas nous mais Ludwik Peretz et Gilbert Delecourt, les architectes lillois de 1986, qui reprenaient le flambeau 40 ans plus tard ». L’équipe de Canal gagne le concours. Sa priorité, sauver le bâtiment : « Le béton est très bien réalisé, on n’y touche pas ». Reste à voir comment le bâtiment va encaisser le surpoids d’un doublement de sa surface.

2 chantiers en 1

La réponse est dans le choix du matériau. Pour ses multiples avantages, dont celui d’être biosourcé, ce sera le bois : « On va essayer de faire-corps avec l’ancien bâtiment, construire au-dessus et le surélever tout en gardant la géométrie originale ». Avant cette étape de science-fiction, grande toilette du bâtiment d’origine : curage de la structure, restauration de l’enveloppe et du patio intérieur ; ; menuiseries extérieures changées pour être aux normes. Le socle de béton est prêt pour le bâtiment augmenté, une opération d’envergure et futée. Pendant que le gros œuvre est réalisé sur place, les modules en bois destinés à s’imbriquer dans  la structure béton sont fabriqués hors-site, à Balbigny (Loire).

Parmi les avantages : « Les finitions sont de meilleure qualité et les délais de chantier sont raccourcis » explique Arnaud Vermue, directeur des travaux chez Ossabois. Le leader du hors-site en bois en France doit livrer 69 modules en 3D prêts à être installés, planchers plafonds, enveloppe périphérique (isolation, thermique, acoustique) et aménagements intérieurs. Les boxes en bois arrivent par camion, une grue les superpose au-dessus du béton comme les pièces d’un puzzle sur un plateau. Leur forme trapézoïdale permet de les insérer dans l’arrondi côté sud et autour du patio central : « Cette forme de trapèze c’était une première pour nous et cela complique aussi la pose pour rentrer le dernier module et ne pas se louper » commente Arnaud Vermue. Avec une autre commmanded’une quarantaine de modules en 2D (murs, plafonds et planchers) aménagés ensuite sur place, et des bureaux existants transformés en logements, la surface du bâtiment passe de 2500 m2 à 5200 m2 sur 4 niveaux : sur un socle de 2500 m2, l’addition d’un niveau béton poteau dalle (500 m2) et la surélévation de 3 niveaux en bois préfabriqué (2200 m2).

L’ancien site opérationnel de Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) surélevé par un procédé modulaire bois pour accueillir 169 résidents sociaux fin 2026. ©AESDE

Du foyer à la résidence

Puisqu’il n’est plus question de construire autour, un petit parc occupera l’espace resté libre (1600 m2), une chance pour les résidents. Autre intérêt, l’immense rez-de-chaussée tout en rondeurs, grandes baies vitrées, mezzanine et volumes hall de gare, sera consacré aux activités collectives, accueil, salle polyvalente, laverie, local vélos etc. Quant aux logements, aménager la sphère privée a fait l’objet d’une réflexion particulière pour que les futurs occupants puisent s’approprier leur nouveau chez soi. Des prototypes de l’agencement intérieur, mobilier, éclairage ont été testés en concertation avec eux : « Comment devionsnous loger ces résidents d’une culture différente, peut-être pas comme des étudiants ou des jeunes travailleurs, alors nous sommes allés solliciter leur avis » raconte Patrick Rubin.

Pour la plupart d’origine malienne, ils ont l’habitude dans leur foyer de vivre ensemble et de partager leurs repas dans une cuisine collective. Des usages qu’ils vont perdre dans le passage en habitat individuel : « On a beaucoup travaillé la lumière et les couleurs et soigné quelques détails comme l’éventualité d’ajouter une porte communicante et sur les deux plaques de cuisson, la possibilité d’une grande marmite pour qu’ils puissent venir manger à plusieurs le soir ». Le projet de Rosny-sous-Bois fait partie des 20 lauréats intégrés dans l’incubateur du programme « Engagés dans la qualité du logement de demain » des ministères de la culture et du logement en 2021.

Marier bois et béton 

Le module en bois sera fixé dans le gros œuvre avec des ferrures de 30 à 80 cm de haut. ©Pierre L’Excellent

Etape cruciale, la fixation des modules en bois sur le béton : « C’est le premier niveau le plus délicat, quand on a un support bien préparé, ça va tout seul ! » raconte Arnaud Vermue, directeur des travaux chez Ossabois. Après avoir vérifié l’altimétrie du gros œuvre et ses dimensions, on y installe des lisses sur lesquelles sont posées des cales en aluminium, pour régler le niveau (jusqu’à 1 cm) ainsi que des cales acoustiques en Sylodyn pour une insonorisation optimale. Reste à spitter dans le béton, visser des ferrures de 30 à 80 cm pour sceller le module à son ancrage de béton. Les uns sur les autres, les boxes sont également fixés par des pièces métalliques. Côte à côte, ils sont séparés par un vide de 4 cm. 6 à 8 sont installés par jour.

Modules futés 

Arrivée des 6 premiers modules imbriqués sur 3 niveaux pour doubler la capacité du bâtiment. ©PierreExcellent

Les modules fabriqués hors-site sont livrés équipés (salle de bain carrelée, bac à douche, évier) avec leur enveloppe : deux plaques Fermacell, pare-vapeur, ossature bois (145 mm) isolée en laine de roche, panneau de bois MFP (12 mm) et pare-pluie. Une fois le module installé, reste une surisolation et la couverture : un bardage en lattes de bois grisé. A l’intérieur, un mobilier intégré, lit, table ronde, rangements, espace de travail devant la fenêtre. Au sol, un revêtement souple Linoleum (+ 5 mm), fenêtres châssis bois, volets roulants avec petits trous, ventilation naturelle et des « casquettes » brise-soleil aux fenêtres.

Patrick Rubin, architecte, co-fondateur de l’agence Canal

« Reconstruire la ville sur la ville »

« Le journal Libération installé dans un ancien garage des années 50, le vieil arsenal de Brest devenu une grande bibliothèque ou à Chaumont, des silos à grains transformés en médiathèque, chez Canal, nous avons la culture de la reconversion. Pour nous, elle représente l’architecture de demain. Je dis toujours aux jeunes architectes de réfléchir à : « comment reconstruire la ville sur la ville ». Après les Trente Glorieuses où seul faire du neuf comptait, aujourd’hui on ne peut plus se permettre de détruire et le regard sur les bâtiments a changé. Ils sont parfois banals et moches mais il suffit de gratter derrière la façade pour trouver un squelette intéressant. Avec déjà 6 millions de m2 de bureaux vides autour de Paris, en 2030 la France aura 10 millions de m2 de bureaux sur les bras. Cela fait beaucoup de logements qui vont pouvoir être transformés. Non pas avec d’anciens outils comme le plâtre, le béton ou les parpaings mais en faisant appel à l’industrialisation, le hors-site, le bois. De nouveaux outils pour fabriquer des modules autonomes qui vont glisser à l’intérieur de ces immeubles, au préalable désossés, comme des cabines dans un paquebot. Ne plus détruire, implique de faire de très bons diagnostics sur les bâtiments, retrouver leur récit et voir comment on peut les transformer. En somme se pencher sur le génie des lieux ».

Fiche technique

  • Maitre d’ouvrage : Batigère habitats solidaires
  • Architecte : Canal architecture
  • BET Structure : INCET
  • BET Acoustique : ITAC
  • Entreprises : Ossabois (Modules)